Fausse guerre contre le médicament de la rue au Cameroun
Les opérations de charme visant à lutter contre les médicaments illicites se sont déroulées hier dans nombre de villes camerounaises. Le temps de célébrer la journée africaine de lutte contre la vente illicite du médicament.
Selon les statistiques de l’Oms, un médicament sur cinq vendu est périmé, détérioré ou de mauvaise qualité et un sur trois est vendu hors des circuits autorisés en Afrique subsaharienne notamment.
Au regard des dégâts que causent les médicaments de la rue, les Nations unies ont institué depuis cinq ans déjà, une journée (le 28 mai de chaque année) visant à soutenir la campagne de sensibilisation des populations sur les dangers du médicament de la rue.
Le Cameroun s’est joint à la communauté africaine hier jeudi, pour célébrer la 6e journée de lutte contre la vente illicite des médicaments ayant pour thème ”Sensibilisation de la mère et de l’enfant aux dangers du marché illicite du médicament en Afrique francophone”. A Douala comme à Bafoussam, les autorités sanitaires et du Commerce notamment, ont marqué cette célébration par des saisies sporadiques des médicaments vendus illicitement. Un scénario auquel l’on assiste depuis quelques années et l’on se demande s’il est vraiment efficace. Puisque dès le passage des autorités, les étals refont surface aux abords des rues.
Forces de l’ordre
C’est le cas à Douala où nos pharmaciens de la rue ne sont nullement inquiétés par quiconque. La lutte contre le désordre urbain n’a pas empiété sur leurs activités. Malgré le déguerpissement de nombreux commerçants à Ndokotti, ces derniers se sont retranchés vers l’ancienne gare de Nyalla. Hommes et femmes proposent aux passants des médicaments à des prix dit-on, bas. Même scène au marché central de Douala. Les plus courageux, sur des étals de fortune, (une petite table en bois sous un parasol) ont pris le risque d’exposer leurs produits, non sans être aux aguets de l’apparition d’un agent de la santé ou des forces de l’ordre.
Selon des informations déjà glanées sur la question, l’approvisionnement des vendeurs illicites provient en partie du marché pharmaceutique national et extérieur. Aussi bien à Ndokotti qu’ailleurs, les réseaux de ravitaillement sont les mêmes. “ Nous avons des produits qui viennent du Nigeria. Ceux qui font le voyage ajoutent 50 ou 100 F Cfa sur le produit, et nous ajoutons aussi quelque chose pour se faire un bénéfice ”, explique un vendeur. Outre le Nigeria, les produits dits français viendraient du Gabon. “ Au Gabon, le marché du médicament n’est pas organisé comme ici où il faut être pharmacien pour avoir accès aux médicaments dans un laboratoire par exemple. Tout le monde peut acheter les médicaments, il suffit d’avoir de l’argent ”, informe-t-on.
Sur le plan national, les vendeurs indexent les délégués médicaux et d’autres circuits parallèles entretenus par les médecins, les pharmaciens, et ceux qui ont en charge la distribution des médicaments. Ce marché s’est développé au fil des ans, et on y trouve outre des commerçants, des paramédicaux qui ont des boutiques dans les différents quartiers de la ville, et qui ouvrent généralement la nuit tombée. Pour nombre d’entre eux, ce métier constitue leur gagne pain et ils ne le trouvent pas dangereux à partir du moment où ils sont sûrs des sources de ravitaillement. Dont le lot est très souvent composé des antipaludiques, antibiotiques, antalgiques, antiparasitoses, etc.
Une lutte multisectorielle
Pour protéger la santé publique, toute la chaîne du médicament est encadrée par des mesures législatives et réglementaires dans tous les Etats du monde. Un contrôle de l’application de ces mesures est nécessaire depuis la production jusqu’à la distribution, voire jusqu’à la destruction des produits non utilisés. Les médicaments de la rue, pour certains, sont de bons médicaments qui viennent de ces circuits mais qui ne sont pas vendus au bon endroit. Le conditionnement par exemple, est un élément clé pour que le médicament garde son principe actif. Ainsi, il est indiqué qu’ils ne doivent pas être exposés aux rayons solaires mais plutôt conservés dans un réfrigérateur ou à une température bien indiquée sur l’emballage. Or, dans les circuits de vente illicite du médicament, les produits sont exposés en plein air et subissent toutes sortes d’intempéries. En outre, la plupart des produits vendus voient leur date de péremption courte et lorsqu’ils sont livrés au poteau, il arrive qu’ils soient périmés avant d’être achetés. Le souci du vendeur étant de rentrer dans ses frais. En rappel, une étude a été réalisée en 1994 par l’association française Réseau médicaments et développement (RemeD) sur la qualité des médicaments sur le marché pharmaceutique africain, à la demande de l’Oms. Des échantillons ont été prélevés dans les circuits illicites. Sur les 268 échantillons prélevés au Cameroun sur les marchés ou dans des boutiques non autorisées, 47 ont été reconnus non conformes par l’analyse effectuée dans des laboratoires français. Sur ces 47 non conformes, 16 ne contenaient pas le principe actif attendu.
Les conséquences sont légions. Au-delà des risques collectifs connus, comme le développement des résistances bactériennes, les risques individuels sont largement illustrés par les exemples. Parmi les acheteurs, provenant de toutes les couches de la société, on a enregistré des cas de mort collective dans une famille ayant absorbé des médicaments en provenance de la rue à Ebolowa, dans le Sud.
Aujourd’hui, l’élimination du marché illicite exige un véritable engagement politique, exprimé au-delà du discours et de quelques opérations de charme. L’on devrait impliquer les forces de sécurité publique : douanes, gendarmerie, police, eaux et forêts, armée. Ces différents corps doivent normalement apporter leur concours pour faire respecter la réglementation pharmaceutique (importation, ventes illicites) et pour renseigner les autorités politiques et administratives, sans oublier leur rôle dans la répression des infractions. De l’avis général, le succès de la lutte contre le marché illicite repose aussi sur la simultanéité des interventions dans les différentes régions. Ces interventions demanderont du temps, notamment pour sensibiliser les consommateurs aux risques encourus et faire changer les comportements. Pour cela, des moyens financiers sont à trouver sur le plan national, et avec l’appui des bailleurs de fonds.
© La Nouvelle Expression : Florine Nseumi Léa