Médicaments de la rue:L'existence du pharmacien en jeu...
Les raisons de la prolifération du médicament de la rue sont autant difficiles à cerner que le mal lui-même. Mais ce phénomène a globalement pris de l’ampleur dans les années 90. Toute forme de commerce réputée « fixe » se transformait en « commerce ambulant ».Toute forme d’activité « réservée » était devenue « populaire ». Dans cette mouvance, la norme a purement et simplement été écarté, et les écarts se sont normalisés. Pour palier aux carences de l’heure les populations se sont soumises au « système D »(entendez Débrouillardise). Le FCFA venait d’être dévalué .Les denrées, les biens et services importés étaient globalement passés du simple au double. Le médicament aussi…
Il devenait désormais difficile d’honorer les prescriptions médicales. Mais, il fallait se soigner. Par tous les moyens. Et surtout avec tout ce qui répondait à la disponibilité pécuniaire des populations. Le médicament générique s’est présenté comme une alternative. Une pléiade de « laboratoires génériqueurs » s’est mis à l’œuvre pour une production de médicaments moins cher par son coût, mais possédant les mêmes caractéristiques que les spécialités existantes. Le médicament générique était devenu essentiel. Essentiel par son coût relativement bas, essentiel parce qu’il ciblait en général les pathologies les plus courantes, essentiel pour les malades, essentiel pour les prescripteurs. « Le médicament c’est de l’or... blanc » dit-on. Les « Alchimistes » ont trouvé en lui un nouveau créneau, un canevas ouvert comme un boulevard, et ils s’y sont engouffrés. Dès lors, plusieurs marques de médicaments inconnues jusque-là ont vu le jour:
A)Le médicament sous dosé.
Le médicament, dans sa forme commerciale passe par plusieurs étapes. Le ou les principe(s) actif(s), associée(s) aux excipients doivent répondre à toutes les normes pharmacocinétiques et pharmacodynamiques, selon les règles de GMP. Les normes physico-chimiques, climatiques, microbiologiques, géométriques et esthétiques ne sont pas en reste et rentrent dans la genèse même de la Galénique... donc du pharmacien. les frais d’exploitation et de production d’un médicament fut-il un médicament générique sont importants. Le médicament fini a donc un coût. Le prix d’un médicament non subventionné situé en deçà d’un certain seuil laisse forcément penser à un manquement dans la chaîne de production. Très souvent, c’est le dosage du principe actif qui est mis en cause. Dans les pays africains, le médicament générique est très utilisé. Et les « alchimistes de hangars » en profitent pour produire des médicaments douteux. Ces produits sont très souvent composés de farine pure et brute, conditionné dans des boites de shampoing sous formes de gélules ou de comprimés secs. Ce sont eux qui, en majorité, inondent les marchés des capitales africaines. Au-delà du conditionnement approximatif, de la fabrication ne respectant pas les règles de l’art pharmaceutique, c’est assez souvent les dosages du principe actif —s’il en existe dans ces mélanges— qui constituent le désastre principal du médicament de la rue. Un médicament sous dosé crée des résistances, ralentit le processus de guérison, entraîne une posologie anarchique, augmente le coût du traitement… bref, remet en cause l’utilisation même de celui-ci.
B)Le médicament falsifié
Il est courant de rencontrer, pour peu qu’on soit un peu initié, des médicaments de la rue portant l’estampille d’une marque bien connue, mais ne contenant à l’intérieur que la marque d’un autre produit, dont la provenance ne peut être déterminée. On rencontre ainsi des médicaments d’une molécule A, moins active dans l’emballage d’une molécule B, possédant une activité plus importante. Dans le même registre, certains comprimés vendus dans le détail ne possèdent aucune référence, et sont très souvent mélangés dans des sachets d’occasion juste de part leur ressemblance optique. Autrement dit, les comprimés d’une couleur et d’une géométrie semblables sont considérés comme médicalement identiques.
C)le médicament périmé
Un médicament, lorsqu’il atteint sa date de péremption, ne peut et ne doit plus être consommé. Les composantes chimiques (principes actifs, excipients, conservateurs, colorants… etc ) commencent à se détériorer. Certaines interagissent entre elles. Tous genres de microorganismes commencent à se multiplier dans la composition, Les molécules se dégradent et subissent une transformation toxique, bref le médicament devient un véritable poison. Les vendeurs du médicament de la rue échangent les emballages des médicaments périmés contre les boites relativement récentes, masquent, effacent ou falsifient les dates de péremption. Les suspensions buvables diluées sont vendues à la cuillère, sans que l’on ne sache exactement à quel moment ces dernières ont été ouvertes. Les ampoules injectables aux inscriptions illisibles sont distribuées, les seringues à usage unique non scellées sont servies… le massacre est indescriptible. Le poison est revendu impunément aux populations.
D)Le médicament au détail
Certains médicaments issus des Officines ou grossisteries pharmaceutiques—achetés ou détournés de leur destination— sont vendus dans le détail. Ces spécialités bien connues sont mélangées avec des produits non identifiés et servent souvent de « vitrines » aux vendeurs de la rue. En réalité leurs stocks ne représentent qu’une sorte de friperie ou le moins bon côtoie le plus mauvais. Un coup de ciseaux sur une plaquette pour découper la quantité de comprimés sollicitée par le client , et on est muni de son arsenal pour se traiter. Un traitement à base d’un , deux ou de quatre comprimés. Questions: Soulage-t-on le mal? Soigne-t-on la maladie? Retarde-t-on le processus de guérison? Ou alors au pire, créé-t-on des résistances?
E)Le médicament « à tout faire »
Ce médicament est la nouvelle –et pas la dernière– trouvaille des vendeurs des médicaments de la rue. L’allopathie ne suffisant pas, ils sont passés à la naturopathie. Là, rien n’est vérifiable. Il s’agit dans le cas présent d’une « poudre miracle », des décoctions ou des mélanges d’écorces qui détruisent vos kystes d’amibes , tous vos types de vers intestinaux, qui par la même occasion régulent simultanément votre diarrhée et votre constipation. Ces « produits» stimulent parallèlement votre appétit et vous permettent de retrouver toute votre virilité masculine. Les « produits magiques lavent aussi les reins, pleins de glaire ». Et puis ils ne coûtent d’ailleurs que 500 F CFA pour une prise unique renouvelable tous les six mois. Si vous voulez être rassuré de leur efficacité, aucun problème ne se pose. A titre de preuve d’efficacité, il y aura toujours l’ami du frère d’un cousin qui l’aurait testée et qui s’en porterait plutôt bien jusqu’aujourd'hui. Dans un cimetière peut-être…
Un de mes maîtres à penser avait coutume de réitérer certains propos poignants, lorsqu’il dispensait ses cours magistraux : « Le Pharmacien n’a aucune raison d’exister si le médicament lui échappe, car c’est à cause de lui qu’il existe . Il en est l’unique et la dernière instance, et partout où on parle médicament, le Pharmacien devrait être présent, pour ne pas hypothéquer sa propre raison d’être ».
L’imminent Professeur Dr. Hans Joachim Knabe ne savait pas si bien le dire, lui qui entrevoyait déjà que le médicament allait devenir dans un avenir proche, une denrée banale, réduit au même rang qu’un consommable ordinaire. Il nous préparait à sa manière à réagir face à ce qui devait inexorablement arriver.
La raison d’être du pharmacien est dans la rue, dans les marchés et supermarchés, sur les étals, dans les boutiques et hangars, et même chez les marabouts. Le médicament est désormais entre les mains des non initiés, qui banalisent six années d’études—au combien—pénibles dans des facultés de pharmacie.
Au rythme où la vente du médicament de la rue prend de l’ampleur, il est fort à craindre que le pharmacien, en Afrique, ne soit définitivement dépossédé de ce qui fait sa raison d’être. Les officines de pharmacie des villes africaines le ressentent au quotidien. Il est temps qu’une profonde réflexion collective soit faite sur ce sujet, car il s’agit ici de la survie des populations. Et cette réflexion devrait commencer par les pharmaciens eux-mêmes, car... l'existence du pharmacien est tout simplement en jeu.
Luther MOUKOURY (Pharmacien)