Douala:La vente des médicaments de qualité douteuse a le vent en poupe...
Chaque jour, le lieu-dit «Gazon» à Douala, grouille de monde. Avalanche de klaxons, éclats de voix et coups de gueule, la polyphonie résonne comme un méli-mélo. La scène, c’est l’espace qui jouxte la façade principale du marché central. Les véhicules peinent à se frayer un chemin sur la chaussée, occupée par des hommes et des femmes qui vendent et ceux qui achètent. Ce jeudi 25 mars 2010, c’est un jour comme les autres au marché central de Douala. Parmi les commerçants, une frange importante de part son nombre, qui vend des médicaments. On leur prête bien volontiers l’appellation de « docteurs ». Par leur activité, ils ont contribué à forger la réputation du « Gazon » ; un marché réservé à la vente des médicaments dont les origines, souvent douteuses, ne finissent pas d’alimenter la controverse. La plupart reconnaît n’avoir « jamais suivi la moindre formation dans le domaine». Ils ont tous appris sur le tard et à la lecture des notices. Certains y sont parvenus faute d’avoir trouver un emploi. « Je me suis engagé dans ce commerce lorsque je suis revenu au Cameroun, il y a neuf ans. J’y suis encore, en attendant de trouver mieux », déclare un vendeur.
Comptoirs bien achalandés, on y trouve quasiment tout ce qu’il faut pour administrer les premiers soins aux malades. Les officines du « Gazon », à première vue, n’ont pas beaucoup à envier aux pharmacies. Le déguerpissement des commerçants du « Gazon » lors du lancement des travaux d’aménagement de la Place de l’indépendance (le site du gazon), avait pourtant laissé entrevoir chez leurs détracteurs, la fin des activités qui s’y déroulent. Mais le « Gazon » ne s’est jamais aussi bien porté qu’en ces jours. Il a même ses inconditionnels. « Je fréquente ce marché depuis près de 20 ans. C’est ici que je viens chercher des médicaments pour mes soins de santé et ceux de mes enfants », confesse une femme, accidentée à la jambe droite, qui demande conseil auprès d’un vendeur de médicaments. Au détour d’une question, ce dernier lui prescrit un antibiotique. La complicité entre la patiente et le médecin d’un jour, renseigne à souhait sur l’ancienneté de leurs rapports. Vingt ans après, elle en garde le plus beau souvenir et ne doute absolument pas des compétences de son consultant. « Quand je prends les comprimés que j’achète ici, je n’ai aucun problème», affirme-t-elle.
Prix accessibles à tous mais…
Pour les clients habitués au « Gazon », « il n’y a aucune différence entre les médicaments qui y sont vendus et ceux qu’on retrouve en pharmacie ». Mieux encore, le gazon serait, à en croire les témoignages enregistrés sur place, « le lieu de ravitaillement de certaines structures de santé où les médicaments sont revendus beaucoup plus chers ». « Mon médecin m’a prescrit un médicament qui coûte environ 25000 francs Cfa. J’irai l’acheter au gazon à moindre prix ». Témoignage saisissant d’Edith Sikapip, employée de banque, qui vient de subir une opération chirurgicale. S’il y a bien une raison pour laquelle le marché du « Gazon » continue de faire courir des foules, c’est assurément le caractère accessible de ses prix. C’est en tout cas la raison avancée par ce Camerounais vivant au Congo voisin, venu s’approvisionner au marché du « Gazon ». « Lorsque j’achète les médicaments ici, je les revend à Souanké, au nord du Congo, à bon prix. Et je trouve une entière satisfaction chaque fois que je fais recours aux médicaments du gazon pour mes propres besoins de santé», dit-il avant d’emporter son important stock de comprimés. A ceux qui s’obstinent à dénigrer la qualité des produits qui sont vendus au « Gazon », il adresse un coup de gueule : « ceux là ont de l’argent pour se faire évacuer en Europe, lorsqu’ils sont malades. Quant à nous, nous sommes pauvres et n’avons pas d’autres choix que de venir ici ».
Interrogés sur les services rendus aux populations, par les vendeurs de médicaments de la rue, la plupart des pharmaciens croient dur comme fer qu’« ils font plus de mal que de bien, à l’image des charlatans auprès desquels on trouve parfois des résultats. Ce qui n’enlève rien aux dégâts qu’ils engendrent ». La cherté des médicaments vendus en pharmacie pour justifier l’essor du gazon, un argument spécieux, aux yeux des membres du corps médical. Selon Auréole Ngo Nguidjol, employée dans une pharmacie de la place, « les populations sont mal informées sur les prix. En pharmacie, on trouve aussi des comprimés à 25 francs Cfa », révèle-t-elle. Pour Dr Dieng, pharmacien opérant au quartier Akwa à Douala, « les origines incertaines des médicaments de la rue sont de nature à faire douter de leur authenticité. Le fait d’être en permanence exposés au soleil, détruit l’efficacité des médicaments et peut en faire des produits toxiques pour les malades ».
A l’évidence, les multiples actions initiées ces dernières années par les autorités administratives, en concordance avec l’ordre national des pharmaciens du Cameroun, n’ont pas suffit pour éradiquer l’économie de la débrouille qui à cours au « Gazon ». Au fond, la réalité de cette activité traduit avant tout un malaise social. Celui d’une population misérable qui peine à accéder aux besoins primaires, se soigner entre autres; et l’embarras d’une jeunesse aux abois, qui sombre dans la débrouillardise à outrance, même au prix des vies humaines.
Source: Le Messager